Douleur exquise Amour-Amitié


Dans une quinte de larmes chaudes provenant des profondeurs d’un volcan éteint maintenant, elle s’était souvenue, comme ça, au milieu du paragraphe d’un auteur qu’elle lisait, de l’importance d’une relation qui avait meublé ses jours et ses sentiments pendant deux mois de bonheur suivis de deux mois d’abandon et de souffrance.

Elle était passée par toutes les émotions, tous les jours une nouvelle, tous les jours un nouveau sentiment, une nouvelle blessure, une nouvelle lecture, une nouvelle révélation, une nouvelle compréhension des événements. Parce qu’elle ne voulait pas se contenter d’une réaction émotive. Elle voulait apprendre, elle voulait évoluer. Ce fut la plus dure épreuve de sa vie, parce qu’il y a eu une cassure, une brisure, une trahison, et parce qu’elle représentait, cette relation, un exutoire, un dénouement cathartique de toutes les autres trahisons. Mais elle voulait grandir et comme elle essayait tant bien que mal de se hisser au de-là de ces entailles dans son psyché qui ont marquées sa vie, elle voulut tenter de passer à travers celle-ci avec philosophie. Alors elle avait laissé toutes les émotions et toutes les perceptions, toutes les douleurs et toutes les colères, passer à travers elle.

Il y avait une faille dans leurs systèmes de défense à eux deux. Chez lui c’était l’absence de l’instinct de survie. Il s’était confié à elle, avait tout lâché, se montrant tout vulnérable. Et elle, avait un besoin absolu de se sentir utile pour justifier sa présence sur terre.

C’était un Français, jeune cinquantaine, dépressif, avec un énorme besoin de parler, et qui, de surcroît, s’intéresseait à ce qu’elle pouvait dire et penser. Chose extrêmement rare sur ce continent dépravée de conscience relationnelle… Elle, l’européenne batarde s’était livrée aussi, donc. S’ensuivit une relation qui glissa inévitablement dans l’intimité. Intime amitié des plus platoniques, évidemment. Bien que, tout de même, toutes les fenêtres aient été ouvertes sur les occasions qui pourraient, éventuellement, se présenter… Car il y avait tant d’amour dans cette amitié, tant de joie, de rires, de foutaises, de mièvreries, de confidences, de connivences, de confiance, de besoin…

La désignation d’amour-amitié avait été prononcée, propulsée et maintenue, par la confiance. Confiance dans l’écoute, confiance dans la divulgation, complicité dans les confidences. Pris dans le tourbillon de leurs crises identitaires — lui avec son démon du midi, elle en crise existentielle pré-ménopausée — ils s’étaient permis un retour à leurs adolescences, donnés libre accès à leurs fantasmes et à leurs douleurs d’antan. Il lui racontait ses frasques avec les filles qu’il aurait voulu séduire et toutes celles qu’il a séduites mais dont il ne voulait pas. Il disait avoir « besoin » d’elle, pour son écoute et pour sa capacité de traduire ses sentiments en paroles. Elle avait besoin de lui parce qu’il lui permettait, par sa diction parfaite et sa culture érudite, de se réconcilier avec sa France inconnue et son héritage contesté et contestable. Elle apprenait avec lui à être française.

De plus, il ressemblait à tous les hommes de l’entourage de ses parents, ces hommes qui, par conséquent, sont le reflet d’une génération mais aussi de la présence de son père dans sa vie. Elle avait pu s’exprimer avec lui, son quinquagénaire, comme elle ne pouvait pas le faire avec son père. Elle a pu vérifier certaines choses, en lui confiant ses plus douloureux souvenirs. Son indignation la rassurait. Sans jamais qu’il ne la prenne dans ses bras, il lui offrait la consolation de sa chaleur humaine. Elle ne voulait qu’une chose : se blottir contre sa poitrine. Il a représenté, pendant ces quelques moments, ces quelques mois, une sécurité paternelle qu’elle ne connaissait pas. Lui ne voulait qu’une maîtresse, quelqu’un par lequel se regonfler l’égo.

Il l’avait choisie pour sa facilité d’approche et pour son absence de jugement. Il ne lui a jamais vraiment plu, seulement elle avait voulu l’empêcher de se jeter dans le fleuve St-Laurent et elle s’était mise entièrement à sa disposition pour le maintenir en vie. Assurément, de la projection… Elle l’avait aimé parce qu’il lui semblait bon et parce qu’il l’avait écoutée. Il l’avait cru, mais sans jamais comprendre la valeur de ce geste…

Il l’avait créditée de lui avoir sauvée la vie. Elle lui avait dit la même chose. Ils étaient certifiés meilleurs amis.

Fondé sur un nuage d’espérances, de fantasmes et d’idéaux, cette relation fut une merveilleuse trêve de réalité, un bonheur salutaire dont il fallait certes revenir.

Il s’était ressaisi, ou son épouse l’a fait pour lui — ce qui est plus probable — et la porte s’était refermée brutalement, lâchement, sur elle, dans un silence meurtrier.

C’était la trahison des trahisons, celle de la destruction d’une des plus profondes amitiés jamais vécues, pour les « mauvaises raisons ». Mais personne n’a de pitié pour les femmes qui aiment des hommes mariés et elle n’a eu d’autre choix que de s’enfoncer dans un néant absolu, se fondre dans l’abysse du silence qui est l’ultime rupture avec son propre passée, l’indulgence de ses fantasmes et de ses conflits internes rafraîchis et non-résolus, et ce lien indélible entre l’amour de l’homme et de la mère, la patrie…

Elle est sortie chancelante de sa torpeur, de sa douleur exquise pour avoir aimé et être abandonnée, en ressortant ses antidépresseurs du placard où ils reposaient tranquillement depuis plusieurs années. Et aussi en recensant les inaptitudes du personnage, son humour ringard, sa francité exaspérante, son allure de clochard, sa propension à l’utiliser pour se complaire dans son auto-dépréciation. Et elle est allé voir la pièce de Sophie Calle, auteur qu’il lui avait fait découvrir…

Aujourd’hui, dans une « quinte » de pleurs, comme une fleur qui ose pousser à travers une dalle de ciment, elle se remémore cette relation avec un homme marié qui, dans l’urgence du moment présent, avait été un baume sur sa blessure.

Elle s’abreuvait à sa parole instruite, à sa saveur européenne, à son intelligence et à sa sensibilité française. Comme il ne cessait de le lui dire, elle l’idéalisait… Elle effectuait son propre transfert…

Et lui, sans faire exprès, par sa francité et sa lâcheté, par sa réceptivité et sa déception, par son regard quasi-paternel et son amour passager, il lui avait montré la clé du nœud qui étrangle sa vie depuis 40 ans.

Il est reparti en France 9 mois plus tard avec son épouse, le couple intact, en saluant tous et chacun et les remerciant pour leur amitié et leur soutien toutes ces années. Il a pris le temps de les remercier tous. Sauf celle qui, selon ses propres dires, lui avait sauvé la vie.

SP

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