Sur les ailes d’un ange: 20e anniversaire d’un exil et d’un retour


C’était il y a 20 ans, aujourd’hui, que je me suis retrouvée en exil et chez moi en même temps, arrivée dans mon pays d’origine après ce qui aura été les derniers jours d’une première étape de ces 20 années que l’on peut qualifier, avec le recul, de sabbatiques…

Le train Amtrak sur lequel nous étions depuis 2 jours déjà, s’était arrêté à Washington, seul arrêt entre la Nouvelle-Orléans et Montréal. Dans le noir du milieu de la nuit, j’avais une vue imprenable sur les dizaines de rails et de wagons entreposés de l’autre coté de la vitre, à la gare de cette imposante ville américaine. Trois longues heures à attendre avant de repartir. Je ne serais saine et sauve — ou peut-être juste sauve — qu’à l’arrivée en sol canadien… J’avais peur qu’il me retrouve, même là, au beau milieu du trajet.

J’avais eu tellement peur que j’ai décidé de partir en train plutôt qu’en avion. Je m’étais dit qu’il irait d’abord à l’aéroport. Alors j’ai voulu faire des réservations de train pour le samedi 12 ou le dimanche 13 car il arriverait lundi matin pour prendre son fils lundi et mardi, tel que l’avait ordonné la cour. Les trains étaient pleins, aucun moyen de confirmer une réservation. On m’a dit de rappeler en fin de semaine, on ne savait jamais…

J’avais pris les photos de passeport en cachette mais vendredi 11, je n’avais toujours pas tous les documents — manquait encore mon passeport français… Était-ce ce jour-là que le propriétaire de la boîte pour laquelle  je travaillais dans l’enceinte du magasin Kinko’s sur Carrollton m’avait avoué qu’il avait été approché par mon ex pour se faire dire des choses désobligeantes à mon endroit? Je ne sais plus. Mais l’étau se refermait sur moi. L’affable gestionnaire m’avait dit qu’il ne l’avait pas cru (ils étaient tellement gentils, lui et sa femme, qu’ils m’avaient invitée à passée Noël avec eux, voyant que j’étais seule, mon jeune fils chez la famille de l’ex). Mais c’était bien ce vendredi-là, en fin d’après-midi, que la dame du Consulat de France à la Nouvelle-Orléans est venue me livrer, en personne, à mon lieu de travail, mon passeport français, avec l’ajout de mon enfant à l’intérieur. Quelle formidable preuve de bonté et de solidarité. Connaissait-elle la portée de son geste?

Je pouvais maintenant partir. Mais quand? Il fallait que ce soit avant lundi 9h. Toujours pas de réservations.

J’ai passé la fin de semaine dans un état nerveux indescriptible. Je sais que je prépare un geste de trahison terrible à l’endroit de son père mais aussi que si je ne le fais pas, je suis certaine de finir 6 pieds sous terre et mon fils dans le fin fond d’un bayou où personne (de chez moi) ne le reverra. Je remplie mes boîtes en silence.

Dimanche après-midi, j’appelle Amtrak encore une fois. Le dernier morceau du puzzle prend sa place. Deux sièges viennent de se libérer pour le départ de lundi 14 mai 1990, 9h. Le voyage prendra 3 jours. Arrivée à Montréal le 16 mai 1990. Pour une nouvelle vie. Pour la vie, tout court.

Vers 16h dimanche, ma voisine d’à coté m’accompagne en camionnette pour m’amener à la gare et enregistrer ma vie en 31 boîtes, dont une grosse contenant le tricycle rouge acheté par le père de mon fils. Mon cœur est fébrile et lourd en même temps. Je sais que les événements ne m’appartiennent plus. J’avais tout fait, tout en règle et dans le meilleur respect possible des parties. Le reste n’était plus de mon ressort. Quelque chose de surnaturel avait pris le dessus.

Dimanche soir son père appelle, il doit le sentir, qu’on s’apprête à partir. Je suis en larme mais je ne dis rien. On s’échange quelques mots d’une rare tendresse. Je lui dit que son fils n’appellera jamais personne d’autre “papa”. Il me dit qu’il sait que je lui apprendrai l’amour. Seulement moi, je sais que demain matin, quand il viendra frapper à la porte, nous ne serons plus là.

On a quitté la maison à 7h du matin le 14 mai 1990. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et de mon âme en quittant les étendues marécageuses de la Louisiane, en pensant à l’homme que j’aimais mais dont j’avais peur, qui viendrait à cette heure-là à la porte de ma demeure et qui trouverait ce mot, le poème “If” de Rudyard Kipling.

Au levé du soleil le 16 mai, 1990, nous passions enfin la frontière entre les États-Unis et le Canada. Je lis une pancarte qui fera gonfler ma fierté identitaire, affranchir mes aspirations de vie en sécurité et amener une décharge catharsique intense, comme celle que l’on peut imaginer chez un réfugié politique ou un exilé de guerre. BIENVENUE AU CANADA – WELCOME TO CANADA. J’avais très mal, mais je venais de garantir ma sécurité et le bien-être de mon fils. Quel prix à payer. Quelle déchirure.

Descente à la gare de Montréal, puis un autre train, celui de VIA Rail, direction Ottawa, où je suis accueillie avec mon fils de 2 ans et demi et mes 31 boîtes par un ami d’enfance, Marc VandenBorre, et son épouse, Hélène. Nous sommes hébergés chez eux pendant quelques semaines, le temps de trouver de quoi survivre de nouveau. C’est eux, comme un retour aux sources, aux eaux vives des excursions de campings qui ont nourris nos enfances, qui ont été les premiers à me revoir au Canada. Je n’étais pas forcément belle à voir. Je ressemblais à “une chienne battue”, selon Marc.

Tout ce trajet avait été planifié par moi mais  avait été rendu possible par des forces au de-là des miennes. J’avais été sur le bord d’un précipice et au moment de sauter je quittais sur les ailes d’un ange. Arrivée en terre souveraine par le destin, la bonne volonté et le crédit sur ma carte American Express, j’avais dit à Marco, “la vie, ce n’est pas ce qui t’arrive qui importe, mais comment tu y réagis.” Et j’ai appris à mon fils à maintenir en tout temps le droit chemin dans son cœur, sans quoi on ne reste pas sur les rails.

Les prochaines 20 années seront difficiles, comme les premières 20 l’ont été. Mais ça c’est un autre chapitre.

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One Response to Sur les ailes d’un ange: 20e anniversaire d’un exil et d’un retour

  1. Magnifique texte, émouvant, très émouvant. J’ai une admiration sans bornes pour toutes les femmes, les mamans du monde qui ont fuit leur bourreau, qui ont changé le cours des choses pour offrir à leur(s) enfant(s) un nouveau destin, une nouvelle lumière. Bravo pour tant de courage, de force et pour toutes ces larmes versées. Larmes inépuisables et salvatrices pour toutes les femmes du monde entier.

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